Togolais d´origine, je suis né et j´ai grandi dans le sud du Togo ou j´ai passé mon enfance et adolescence à Aneho. D´un père enseignant et d´une mère commerçante de confession chrétienne , j´ai appris d´eux les valeurs telles que la confiance en Dieu et en soi, la discipline, l´abnégation et la détermination. De mon père j´ai surtout hérité l´amour des bouquins et de la lecture, de ma mère la douceur et la sérénité.

Quand êtes vous arrivé en Allemagne et quel est votre parcours ?
Arrivé en Allemagne en 1995 suite aux soubresauts politiques que connaissait le Togo, il fallait rebâtir la vie sur un nouveau départ. Comme tous nos compatriotes d´ici à l´époque, on avait cru que ça allait être un séjour bref, éphémère, que le Togo allait connaître une démocratisation au plan politique que les choses allaient s´améliorer avec le temps et qu´on retournerait bientôt. Pour moi il fallait donc en priorité acquérir ici des compétences qui pourraient me servir plus tard au Togo et par là servir aussi mon pays d´origine. Ceci ne pouvait être possible qu´en apprenant et en maîtrisant d´abord la langue allemande et en achevant ici mes études universitaires débutées depuis quelques années au Togo. Ceci n´a été guère facile dès lors qu´il y avait énormément de défis à relever. Le choc au plan culturel et linguistique était énorme. Bref il fallait tout reprendre à zéro ou presque. Naturellement la majorité des gens qu´on connaissait à l´époque n´en voyait aucune utilité, puisqu´on avait l´illusion de rentrer « bientôt ».

J´ai donc repris en 1996/1997 mes études universitaires à Hambourg. Au bout de sept années d´étude de gestion à l´université de Hambourg assorties d´un diplôme, l´entrée sur le marché du travail relevait aussi d´ un autre combat. Finalement j´ai pu d´abord obtenir un stage au siège de la coopération technique Allemagne (GIZ ancienne GTZ) à Eschborn (Francfort). Dans ce cadre j´ai par la suite signé un contrat pour réaliser une étude économique sur un projet à Ouagadougou, au Burkina Faso

À mon retour en Allemagne, après pratiquement un an, j´ai obtenu un poste comme manager de vente, responsable de la France dans une société allemande de la place. J´ai, quelques années plus tard fait une formation supplémentaire comme directeur de projet en énergie solaire et photovoltaïque. Et, depuis 2012 je suis consultant en entreprise dans une ONG de la Chambre de Commerce de Hambourg, travaillant sur divers projets d´intégration notamment en tant que conseiller en création d´entreprise, en expansion et en reprise d´entreprise. L´intégration des migrants dans la société allemande et sur le marché du travail sont mes priorités du moment.

Pourquoi avez vous quitté votre pays le Togo ?
Les raisons de mon départ du Togo étaient essentiellement politiques : les bouleversements socio-politiques de l´époque sur fond de contestations estudiantines comme levier, mon engagement pour les Droits de l´Homme avec des frères de combat comme Ezuké Kossi, ancien secrétaire général de la Ligue Togolaise de Droits avec qui j´ai passé quelques années à la Ligue, les dénonciations de l´arbitraire et le rejet de la dictature du régime Eyadéma père, etc… m´ont valu quelques animosités.

Les services de renseignements m´auraient dénoncé comme personne contact avec une supposée rébellion togolaise basée au Ghana dans les années 90, raison pour laquelle j´avais été arrêté par des militaires togolais. Pour le reste je vous épargne les détails… Il était donc normal de rechercher un refuge, un lieu de sécurité et l´Allemagne m´a accordé cette hospitalité et cette sécurité.

Quand et comment êtes vous arrivé à la politique ?
Intéressante question ! (rires). Mon entrée en politique en Allemagne était plutôt invraisemblable. Je peux cependant dire que ça a été principalement le fruit de courage et de détermination et une évolution en 3 phases. D´abord au début on était plutôt confrontés aux problèmes quotidiens, linguistiques, existentiels. On était à la recherche d´une stabilité plutôt hypothétique et incertaine. L´apprentissage de la langue, la reprise des études universitaires, la recherche d´un emploi , l´évolution au plan professionnel passaient d´abord pour une priorité. La longue route pour y arriver était jalonnée d´embûches et d´obstacles. On notait déjà cependant qu´on était confrontés a des disparités sociales qu´il fallait essayer de changer.

Puis vient le moment où on remet ces inégalités en question : le racisme, la discrimination, la disparité des chances sur le marché du travail et de logement par exemple ont fait qu´à un certain moment nous avons avec des ami(es) créé des structures pour défendre les valeurs d´ouverture et d´intégration dans la société allemande. Naturellement des rencontres avec divers acteurs et partis politiques nous ont permis de regarder de plus près et de nous intéresser au fonctionnement politique ici. Je sentais qu´il fallait un jour prendre une décision et mettre mes compétences au service de nos concitoyens .

Enfin vint la phase de décision. D´abord l´élection de Barack Obama aux États-Unis en 2008 comme 1er président afro américain a été un changement de paradigme. En Allemagne s´en est suivi en 2011 l´élection de mon ami Elombo Bolayela comme 1er afro-allemand à un parlement régional à Brême. Deux exemples qui pour moi étaient une inspiration. En 2012, je fus fortuitement approché par le chef du parti des Chrétiens démocrates (CDU) Hambourg à l´époque au cours d´une soirée. J´ai demandé quelques temps de réflexion et d´analyse. Quelques mois plus tard, j´ai fais mon adhésion au Parti.

Est-ce « logique » qu’un migrant milite dans un Parti politique de droite ? Quelles sont les valeurs qu’un africain comme vous y retrouve ?
Quand on parle de parti de droite, beaucoup oublient qu´il y´a au sein des partis politiques, différents courants. Je suis plutôt du courant libéral. Mon parti est la CDU d´Angela Merkel « l´Union des Chrétiens Démocrates ». Des Valeurs chrétiennes comme, la famille, le respect de la dignité humaine l´entreprenariat constituent le socle du parti. En tant qu´africain je me retrouve pleinement dans ces valeurs. Ceci a été déterminant dans ma décision pour militer au sein de ce parti. Notre boussole, c´est l´homme créé à l´image de Dieu.

Vous vous êtes récemment présenté à des élections locales ou régionales, si je ne me trompe pas ? Comment avez-vous vécu cette expérience et quels ont été les résultats et quelles conclusions ou impressions en tirez vous ?
A Hambourg, pratiquement 30% de la population a une origine migrante avec tendance à la hausse. Les politiques ont finalement compris qu´on ne pourra plus négliger cette frange importante de la population qui constitue un fort pourcentage d´électorat potentiel. Mon parti a pensé qu´il fallait donc pour cela présenter un candidat migrant pour y avoir accès. J´ai joué le rôle de pionnier dans le parti à Hambourg. Ce fût donc une première à Hambourg où mon parti m´ a fait l´honneur de me présenter comme candidat afro-allemand d´abord pour les élections locales communales puis pour les élections régionales. Pour les élections communales après ma nomination, le parti adverse des socio-démocrates (SPD) a eu à présenter aussi deux candidats afro- allemands, ce qui a conduit a l´émiettement des voix.

Six mois plus tard je fus encore nommé candidat pour les élections générales au parlement de Hambourg en Février 2015. Déjà les critiques sur l´accueil des réfugiés, la faible mobilisation des électeur, surtout migrants, et la bonne performance du sénat actuel sous les socio-démocrates ne nous ont laissé aucune chance. Ce fut tout de même une bonne expérience pour l´avenir et j´en remercie mon parti et tous ceux qui ont cru et continuent de croire en moi. Il y´a tout de même une réglementation au niveau de Hambourg qui me permet de siéger au parlement local comme député co-opté ( zugewählte Bürger) . Je suis dans cette position substitut, membre du comité au sein du parlement communal pour la fraction de la CDU / Hamburg Nord. En conclusion, pour faire aboutir les réformes, il faut plus d´engagement et plus de participation au plan politique au niveau des migrants et c´est ce à quoi je veux m´atteler a l´avenir.

Que pensez vous de la place ou de l’intégration des africains en Allemagne ?
D´abord il faut définir les priorités. L´Allemagne comme tout autre pays occidental et partout ailleurs est un pays en pleine métamorphose. Les effets de la mondialisation font que beaucoup de barrières tombent. Nous sommes tous devenus presque des citoyens du monde. Dans ce sens, pour nous africains qui sommes venus en Europe et en particulier en Allemagne, depuis quelques années, nous constituons un défi et une opportunité en matière d´intégration pour l’économie et la société allemandes.

L´apprentissage de la langue allemande est donc assez capital et constitue la clé dans le processus d´intégration. Au-delà de la langue, l´intégration sur le marché du travail représente le second volet. Mes fonctions aussi bien aux plans professionnel que politique m´ont permis d´évaluer les chances et les opportunités qu´offre actuellement l´Allemagne. Les mécanismes mis en place par le gouvernement de Merkel en matière de formation, d´apprentissage, et de création d´entreprises constituent un atout considérable dont la communauté africaine peut profiter. Avec le plus faible taux de chômage au niveau de l´Union Européenne on a une aubaine et un avantage dès lors qu´on maîtrise la langue.

Vous avez récemment organisé un symposium sur l’entreprenariat en Afrique, pouvez vous nous en dire quelques mots ?
En fait le symposium que nous avions organisé le 17 Septembre dernier dénommé « La nuit des entrepreneurs africains en Allemagne » avait pour objectif de promouvoir l´entreprenariat dans la communauté africaine. En Allemagne vivent actuellement environ 300.000 personnes d’ascendance africaine. Certains parmi ces africains contribuent par leur création d’entreprises à générer des emplois, à offrir des places de formation ou des stages. Ces personnes contribuent par ce fait à la prospérité économique de l’Allemagne. L´idée était donc d´honorer ces entrepreneurs et de les présenter comme modèles en vue de motiver d´autres africains à leur emboîter le pas.

Avec le soutien de la Fondation Konrad Adenauer et Afrika Verein, Organisation du patronat allemand pour le partenariat et le développement économique en Afrique, nous avons pu organiser une soirée qui a vu la participation d´éminentes personnalités politiques, du monde des affaires et aussi de la société civile. Ceci a engendré des débats et des réflexions sur l´engagement des africains dans les secteur privé non seulement en Allemagne mais aussi et surtout dans les pays d´origines en Afrique. Le thème de la migration circulaire a été longuement abordé par l´économiste togolais de renom Dr. Yves Ekoué Amaizo.Ce fut une soirée motivante pour les participants.

A votre avis quel rôle les africains de la diaspora peuvent-ils jouer dans le développement de leurs pays ?
Dans la plupart des pays africains,la diaspora joue le rôle de moteur économique. Les transferts de fonds de la diaspora selon les données de la Banque Mondiale dépassent largement l´aide au développement allouée par les institutions internationales. Malheureusement cet argent rentre pour la plupart dans la consommation sans créer de la valeur ajoutée. Je crois personnellement qu´il va falloir dépasser cette approche qui réduit nos pays à l´assistanat et encourager le secteur privé en Afrique. En Allemagne plus de 80% des emplois sont crées dans le secteur privé.

Avec la démographie galopante en Afrique et des états défaillants, une jeunesse africaine déboussolée en quête de travail il faut trouver des solutions idoines et appropriées pour pallier au problème de la migration. L´Afrique offre énormément d´opportunités. Le rôle de la diaspora qui a acquis des compétences et du savoir faire pourra énormément contribuer à l´émergence d´une nouvelle Afrique. Quand je vois les réalisations des entrepreneurs africains en Allemagne qui ont réussi malgré toutes les difficultés qui entravent leur parcours, je suis sûr qu´on peut réaliser des exploits si les conditions d´affaires sont rassemblées. C´est à cela que nous devons tendre désormais.

Quelles sont vos perspectives politiques et professionnelles actuelles ?
Je suis de nature optimiste . Je crois dans les valeurs que je défends aussi bien en politique que dans ma vie professionnelle. Aussi il n´ya pas de défi qu´on ne puisse relever si on a la patience et qu´on prend le côté positif des choses.

En Allemagne nous travaillerons à mettre en avant les exemples positifs de la communauté africaine pour enlever le scepticisme aux extrémistes qui voient les africains surtout comme un danger et non une opportunité : En réalité en matière de gains et d´avantages de l´immigration  le bilan économiques selon les analystes est plutôt positif. Il revient aux politiques de mieux communiquer ce message.

Pour nos pays d´origine en Afrique il est clair que système autoritaire et économie réelle de marché ne fonctionnent pas ensemble si une économie axée sur l’innovation ( venant de la diaspora) doit être établie. Pour permettre à la diaspora de s´établir et de contribuer au développement, il faudra nécessairement créer les conditions. Si rien n´est fait pour aider les perdants, cette jeunesse africaine en quête de repères, l´immigration sera et restera toujours l´ultime solution. Lutter contre les causes de l´immigration dans les pays d´origine est un leitmotiv pour lequel nous devons aussi nous battre. C´est le message qu´a porté aussi la chancelière Angela Merkel aux chefs d´Etats africains cette semaine lors de son voyage en Afrique. La diaspora a notamment aussi sa partition à jouer.

Un mot pour la fin ?
Merci pour l´intérêt que vous avez porté à mon parcours et l´opportunité qui m´a été donné de m´exprimer dans votre magazine. A vous et à votre équipe je souhaite bon courage et à très bientôt ! (Par Hortense Djomeda)

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