Le Musée Royal de l’Afrique Centrale (MRAC, Tervuren, Belgique) a lancé depuis plus de 15 années maintenant sa rénovation. Celle-ci constitue un projet ambitieux car il implique un travail en profondeur qui va bien au-delà des bâtiments. La volonté affichée par les responsables du MRAC est de s’inscrire dans l’air du temps : la décolonisation. Le moment est venu d’élargir le point de vue et surtout d’en introduire un nouveau, aussi diversifié que possible, celui des peuples de l’Afrique Centrale, et ce au sein du musée même. C’est Guido GRYSEELS, Directeur Général du MRAC qui l’affirme: 

“Le choix fait est de devenir un Musée Africain dans la collaboration avec les Africains.”

La décolonisation du MRAC est un enjeu de taille. D’un musée historique à la gloire de la colonisation, comment montrer, dans le nouveau musée, le passé colonial et l’Afrique contemporaine ? Comment intégrer la jeunesse et lui faire comprendre que la solution n’est pas de faire table rase du passé, elle qui fait de la question de la restitution des objets, une question centrale ? Ce n’est pas gagné puisque la question n’est même pas discutée dans le cadre du processus de rénovation actuelle. Ne sommes-nous pas faits du passé, du présent et des rêves d’avenir ?

Nous vivons une ère nouvelle. Certes tout n’est pas parfait mais la voie est tracée. Que s’investisse qui veut.
“Il y a un débat au niveau international. En France, le Président Macron s’est excusé pour ce qui a été fait en Algérie. En Allemagne, il y a des négociations entre la Namibie et le gouvernement allemand. Les Pays-Bas se sont excusés pour les excès de leur colonisation en Indonésie. Il s’agit donc d’un débat au niveau international et notre musée est au centre de la discussion en ce qui concerne le passé colonial de la Belgique. Vous avez tous un rôle extrêmement important à jouer.” proclamait le directeur général du MRAC à l’assemblée des communautés africaines lors du séminaire du 2 septembre 2017 au BOZAR (Bruxelles). La réunion organisée par les représentants des Communautés Africaines (COMRAF) et le MRAC avait pour objectif de définir le devenir et la forme des relations entre le musée et les Communautés Africaines en général. Cette journée présidée par Billy Kalonji, Président du COMRAF et Diversity Manager, a connu un franc succès de participation tant en qualité de participants qu’en nombre.

Héritage et transmission du patrimoine commun

Le courant mondial actuel est reconnu et pris en compte : reconnaître les erreurs du passé et construire collectivement le « Vivre Ensemble ». Le musée lui-même ne devrait-il pas montrer les erreurs du passé, les contextualiser et les expliquer au public ? Et si la reconnaissance des erreurs du passé commençait par là ?

C’est dans ce contexte que s’est vue associée à la démarche la Communauté Africaine de Belgique. A notre connaissance, à ce jour, les nations concernées – qui sont par ailleurs les propriétaires moraux et légitimes des biens et des informations sur les faunes, les flores, les sols et sous-sols de la Région des Grands Lacs Africains accumulés et détenus par le MRAC – sont curieusement absentes du débat qui traverse la planète. De manière plus large, il se pose la question de la reconnaissance et de la réparation des crimes contre l’humanité commis pendant la colonisation ; de l’héritage et de la transmission du patrimoine commun (partagé?).

Simple question d’intérêts immédiats? La culture et les connaissances ne seraient-elles pas créatrices de valeur au même titre que des minerais (qui sont par ailleurs constamment bradés par une autorité irresponsable), pensent à tort les gouvernants des pays dont la richesse du MRAC est originaire? Les connaissances accumulées sont une intelligence qui devrait avoir pour dessein de construire le présent et envisager le futur dans la prospérité des nations ayant fourni volontairement ou involontairement les objets constituant la richesse des collections.

Le Musée Royal de l’Afrique Centrale : paix sociale et regards croisés

L’avenir du musée dans la paix sociale passera par les regards croisés des peuples concernés. C’est un minimum. On voudrait que la co-création (…), mot magique évoqué stratégiquement à tout va, soit la porte ouverte à une collaboration dans une décolonisation dont les vrais enjeux sont ailleurs. Il est évident que reprendre, un tant soit peu, la parole confisquée depuis des décennies à une culture qui n’a pas pu se raconter est une opportunité pour elle de rétablir une part de vérité et d’écrire son histoire. Y arrivera-t-elle à la perfection? Avec quelle indépendance d’action ? Ne parlons pas de moyens nécessaires. Même si tout le monde s’accorde sur le fait que la CO-CREATION doit être transversale, il est tout aussi permis de se demander comment et par qui les co-créateurs “externes” qui collaboreront seront sélectionnés.

Sur la question d’une participation responsable des Communautés Africaines, dans l’immédiat, le doute est permis. Le contexte même du MRAC qui se définit comme une université avec des “professeurs-chercheurs” met quelques barrières et filtres à l’entrée. La marchandisation d’une culture concentrée pousse à la recherche d’une certaine qualité des productions à tout prix et ce, au risque de voir la source et l’essence écartées du débat, de la prise de décision, du contrôle. En faveur de qui? La question est posée. Les stratégies développées interrogent. Aux diasporas africaines d’incarner le rôle qu’elles veulent jouer dans la nouvelle dynamique qui se met en place.

Le Musée Royal de l’Afrique Centrale, un facteur d’émancipation pour les nouvelles générations

La plupart d’experts* engagés dans le processus s’accordent que faire que la décolonisation du Musée Royal de l’Afrique Centrale soit la construction de sens et d’imagerie dépouillés de tous les mécanismes coloniaux serait une invitation à vivre la visite au musée comme une expérience authentique et enrichissante pour le public. Enfin, les productions réalisées par le MRAC s’inscriraient dans la nouvelle ère. Celle d’être un facteur d’émancipation pour les nouvelles générations ; aussi bien celles faisant partie de la diaspora africaine que l’ensemble des composantes de nos sociétés dans une perspective constructive soucieuse du « vivre ensemble » .

Tout porte à imaginer que l’an 2018 constitue un tournant décisif dans le processus de rénovation et de décolonisation des mentalités actuellement en mouvement. Quoi qu’il en soit, il y a à parier que les gens de bonne volonté, dans ce mouvement qui balaye la planète, veilleront au grain face à une opposition qui ne se cache pas et souhaite le statu quo au MRAC. Les fantômes du passé jouent encore, de nos jours, les gardiens de certains temples. La roue de l’histoire tourne… Raconte-toi, jeunesse belge, euro-africaine ou afropéenne ? Afro-européenne? Africaine? Comment dire déjà ? Et si on disait simplement jeunesse ? Qu’on se le dise ! N’est-ce pas déjà transmettre?
Par Dieudonné Kazadi


Réouverture après rénovation prévue du Musée : 2018. Le site du MRAC: www.africamuseum.be
*(Véronique Clette-Gakuba, Auteure ; Bruno Verbergt, Directeur des Opérations & des Services Orientés vers le Public du MRAC)

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